Quelle fonte choisir pour un roman?

C’est une question importante. Tous ceux qui veulent mettre un roman (leur roman?) en pages se la pause. Mais c’est un question dangereuse, parce que plusieurs personnes semblent penser que la mise en pages se résume à cela: le chois de la fonte. Le logiciel fait le reste.

Bien sûr, c’est faux. Le choix de la fonte est le début de la démarche, pas la fin. Alors on va y répondre, et dans le détail, parce qu’il y a beaucoup de conneries qui se disent sur le sujet sur Internet. Après ce cours en ligne, vous serez en mesure de faire votre propres choix et de juger vous-même de la valeur des conseils que l’on vous donne.

Pour commencer

La typographie telle que nous la connaissons prend sa source il y a des siècles, au début de l’impression à caractères mobiles. Pratiquement tout le vocabulaire de la typographie est l’héritier de cette époque. Coup de chance pour nous, une bonne partie de ce vocabulaire vient du français, comme le mot « fonte », qui nous est revenu amputé d’une lettre par le détour de l’informatique.

Quand il a imprimé sa bible, Gutenberg a naturellement cherché à imiter les caractères en usage dans ce temps-là, les fameux caractères gothiques utilisés dans les manuscrits. Ces lettres élaborées étaient parfaitement adaptées à leur usage. Elles étaient compressées pour transcrire un maximum de texte sur un support très coûteux, le parchemin. Leurs pleins et déliés étaient directement attribuables à l’outil des copistes, la plume d’oie.

Les humanes

Entre l’imprimerie et la Renaissance, c’est un peu l’histoire de l’œuf et de la poule. Est-ce que la Renaissance a permis à la presse de s’imposer, ou est-ce que la presse a permis le partage des idées qui allait donner la Renaissance? Il reste que cette période allait s’emparer de la presse et la débarrasser de ses restes médiévaux, en inventant les caractères d’imprimerie que nous connaissons aujourd’hui.

Le nouveau modèle allait venir de l’Antiquité, perçue comme un âge d’or. Ce sera la capitale romaine. Celle-ci ayant précédé l’invention de la minuscule, de nouvelles lettres durent être dessinées, puis fondues, avec un tracé hérité des minuscules de l’écriture caroline et une forme harmonisée à la capitale romaine. Leur tracé rappelait encore l’emploi de la plume, avec une inclinaison marquée de la barre des « e », par exemple. Leurs pleins et leurs déliés étaient nettement moins marqués que ceux des gothiques, en partie à cause des limites des techniques de l’époque. Tout ça forme les caractères dits humanes, qui ont inspiré bien des polices utilisées de nos jours. Centaur, Adobe Jenson Pro, Venitian en sont des exemples courants.

Les garaldes

Plus tard, les techniques évoluant, les caractères perdent leur apparence manuscrite. L’époque est dominée par l’influence d’un fondeur français dont le nom résonne encore de nos jours: Claude Garamont. Le déliés s’affinent, les détails se raffinent. Plusieurs considèrent que ces caractères sont aujourd’hui la quintessence de la lisibilité, un idéal qui n’a jamais été dépassé depuis. La signature latinisée de Garamont, Garamondus, a été raccourcie en Garamond. Il faut donc distinguer Garamont «t», le maître, et Garamond «d», la police de caractères (ce qui ne fait pas de Garamont et Garamond les Dupont et Dupond de la typographie, il est capital de le rappeler). De nombreuses fonderies en ont aujourd’hui leur version. Au moins deux, le libre EB Garamond et le colossal Garamond Premier d’Adobe, sont directement tirés d’un spécimen imprimé avec les caractères du maître lui-même, le spécimen Engelloff Berner. Granjon, Bembo, Sabon, Caslon, Plantin, Palatino et Goudy Old Style sont aussi des polices inspirées des cannons de cette époque. C’est la famille dite des garaldes de la classification Vox-Atypi.

Les réales

Les Britanniques vont dominer la période suivante avec des caractères aux détails encore plus fins et au contraste pleins et déliés encore plus affirmé. La figure la plus célèbre de cette époque est John Baskerville. La perfection de ses caractères inspira jalousie et admiration. Beaumarchais s’en servit pour sa belle édition de Voltaire et Franklin en fit la police de la Déclaration d’indépendance américaine. Les polices inspirées de Baskerville sont classées dans la familles des réales de la classification Vox-Atypi.

Ceci est un résumé extrêmement succinct des débuts de l’imprimerie et ne concerne que les trois familles que l’on peut rencontrer de manière usuelle dans les livres de fiction. L’histoire de la typographie n’est pas terminée, et nous en vivons probablement le début d’un véritable âge d’or. Jamais les les moyens techniques n’ont été à la fois aussi précis et aussi abordables, et rien ne laisse présager que les innovations vont ralentir. Toutefois, en ce qui nous concerne, cet âge d’or est résolument technique. Et si des polices parfaites pour présenter un roman continuent d’apparaître, elles sont toutes inspirées des modèles que j’ai cités plus haut.

Il est important de souligner qu’il s’agit de modèles. Garamond Premier n’est pas l’œuvre de Claude Garamont, mais sa réinterprétation par un maître contemporain nommé Robert Slimbach.

C’est particulièrement important de s’en souvenir dans les cas des polices de caractères très connues. Aux débuts de l’informatique, alors que la technologie n’était pas encore très développée, les polices les plus populaires ont été les premières adaptées pour des raisons commerciales évidentes. Certaines polices inspirées des plus grands classiques sont donc, et c’est paradoxal, parmi les moins bonnes disponibles. Si la plupart ont depuis reçu le traitement qu’elles méritaient, ce n’est pas le cas de toutes, et très probablement pas celui des polices installées par défaut sur votre ordinateur. Votre Garamond n’est pas Garamond Premier, ni même EB Garamond. Et Times New Roman… Mieux vaut que je me taise.

Les critères d’une bonne police

La lisibilité

Il y a beaucoup à dire sur la lisibilité, et peu en même temps.

Pour simplifier, on peut déjà dire qu’il y a deux composantes distinctes qui permettent de bien comprendre la lisibilité. L’une est la forme des caractères eux-mêmes, et l’autre est culturelle.

Pour continuer dans les bonnes habitudes, nous allons encore commencer par la fin: la place de la culture.

Nous trouvons tout naturellement lisible ce que nous sommes habitués à lire. Dès qu’une forme s’éloigne de nos habitudes, les difficultés s’additionnent. C’est la raison pour laquelle choisir un garamond de dessin classique est un choix assez évident dans la plupart des cas. C’est le caractère le plus répandu dans les ouvrages de fiction. Il est même largement majoritaire, pratiquement hégémonique. Bien entendu, il est répandu grâce à ses qualités. La typographie a connu bien des bouleversements depuis l’âge de Garamont, mais il semble que ce maître et ses disciples aient trouvé une sorte d’idéal insurpassable. Ceci dit, il faut reconnaître que nous associons, culturellement, le garamond à un ensemble de qualités: élégance, académisme, harmonie. De la même manière, nous associons culturellement le Times New Roman à Word et au web pré 2000.

La perception culturelle varie bien entendu dans la géographie. Les différents caractères inspirés de Baskerville sont plus importants du côté anglo-saxon. Le Palatino est très populaire dans les livres Allemands.

Elle varie aussi selon le contexte. Par exemple, vous avez peut-être lu que les caractères à empattements étaient plus facile à lire que les linéales. Comme bien des choses qu'on lit partout, c’est probablement de la foutaise. Les études ne s’entendent pas à ce sujet. Plus révélateur: les études en faveurs des polices à empattements sont plus anciennes que celles qui disent qu’il n’y a pas de réelle différence, ce qui laisse penser que les gens se sont habitués aux polices linéales, et que les polices à empattements étaient plus lisibles tout simplement à cause de l’habitude. Est-ce à dire que vous pouvez désormais en bonne conscience utiliser des polices linéales dans la composition d’un roman? Bien sûr que non. À cause de la perception culturelle. Helvetica et Frutiger sont pleines de qualités, mais un texte monté avec ces polices n’aura pas l’air, dans l’esprit du lecteur, d’une fiction.

D’ailleurs, une des tendances lourdes des polices linéales au cours du vingtième siècle a été de progressivement se rapprocher du dessin des polices traditionnelles, avec des pleins et des déliés plus contrastés et un tracé plus ouvert. C’est dire que, dans leur forme même, les linéales se sont transformées pour devenir humanistes à leur tour.

Car oui, les caractères peuvent avoir des caractéristiques qui les rendent plus ou moins lisibles, indépendamment de toute référence culturelle. Et je vais me permettre de les énumérer.

Harmonie

L’harmonie n’est pas seulement un joli mot à glisser dans les dialogues de votre fanfiction de «Mon Petit Poney». C’est un terme très précis qui décrit une parenté dans les formes. Comme les notes d’une symphonie, les glyphes doivent se distinguer l’un de l’autre sous peine de devenir inutiles, mais elles doivent en même temps avoir assez de caractéristiques communes pour apparaître comme un ensemble.

Il y a quelques années, je voulais composer un livre en utilisant la police Bembo, qui était une préférence personnelle de l’autrice. Malheureusement, je ne disposais pas d’une version qui comportait les petites capitales. (Comme n’importe quel plouc, j’avais une copie fournie avec mon système d’exploitation, donc le minimum vital). Comme nous allons le voir dans le chapitre sur la fine typographie, les petites capitales sont essentielle à une composition soignée.

Après quelques recherches, j’ai retrouvé la police Cardo, dont le dessin des romaines est une reproduction du Bembo. Autre avantage, Cardo est une police open source, donc gratuite.

La mise en pages a été réalisée sans encombre. Ce n’est qu’au moment de la révision d’épreuves qu’un défaut gênant est apparu: une fois imprimé, le « g » du Cardo semblait un demi-point plus gros que les lettres environnantes. Il a donc fallu tout reprendre avec une autre police de caractères. Souvenez-vous: l’écran ne donne pas une idée exacte du rendu imprimé. Et Cardo a été conçue par un universitaire dont le but était de disposer d’une police apte à représenter une grande variété de langues mortes et de glyphes médiévaux. Ce qu’elle fait, j’imagine, assez bien.

Pleins et déliés

Nous savons que les pleins désignent les parties les plus épaisses du trait qui dessinent les glyphes, alors que les déliés sont leurs parties plus minces.

À l’origine, les pleins et les déliés étaient la conséquence naturelle du mouvement de la plume sur la papier. C’est la raison pour laquelle la position des déliés marque un angle dans la lettre. Une ligne tracée à travers les parties les plus minces d’un caractère dessine ce que l’on nomme l’axe de la lettre. À mesure que a typographie a évolué, les polices de caractères se sont affranchies de la forme manuscrite et l’axe s’est redressé, devenant de plus en plus perpendiculaire. Les déliés, preuve de la maîtrise du graveur, se sont affinés jusqu’à l’extrême limites avec les polices de la famille des didones, avec des représentants aussi illustres que Bodoni et Didot, dont l’axe forme fièrement un angle droit avec la ligne de base. Ces polices au contraste élevé ont finalement été à peu près rejetées du texte courant et font aujourd’hui les délices des gros titres et de l’affichage dans le milieu de la mode.

Il semble qu’un certain angle soit souhaitable. La lecture se pratique de gauche à droite, et l’œil survole surtout le dessus des mots. C’est donc par le coin supérieur gauche que la lecture est amorcée. L’axe de la lettre n’est d’ailleurs pas indépendant du sens de la lecture. Il est une conséquence directe de l’inclinaison de la plume au temps de la calligraphie, laquelle se pratiquait de gauche à droite à cause du sens de l’écriture.

Jambages et hauteur d’x

La composition est un numéro d'équilibriste. Il y a rarement des notions absolues, mais une suite de compromis entre des notions contradictoires.

Considérons une seconde les jambages supérieurs et la hauteur d’x. Ce sont deux valeurs concrètes. On peut les mesurer à l’aide d’un typomètre. Elles sont aussi contradictoires: plus la hauteur d’x est grande, plus les jambages supérieurs sont courts.

Les jambages supérieurs améliorent la lisibilité en accentuant les différences des glyphes entre eux. La hauteur d’x améliore la lisibilité en augmentant l’œil du glyphe: plus la hauteur d’x est grande, plus le caractère paraît grand pour un corps donné. Nous avons donc deux caractéristiques importantes pour la lisibilité qui s’opposent. Les polices de caractères doivent donc atteindre un équilibre entre deux valeurs contradictoires. Et la manière d’atteindre cet équilibre varie d’une police à une autre.

L’importance relative des jambages supérieurs (contraste entre les glyphes) et de la hauteur d’x (valeur de l’œil) varient aussi selon le corps de la lettre. Dans les titres, par exemple, l’œil est déjà grand. On peut donc tolérer une moindre hauteur d’x. Dans les petits caractères, comme dans les notes en bas de pages, la hauteur d’x devient très importante, et on a tendance à rétrécir les jambages supérieurs.

Le Garamond représente peut-être l’équilibre idéal à un corps de 12 points. Cela expliquerait sa domination sans partage dans le roman format standard. Mais dans le format poche, il se fait beaucoup plus rare, au profit du Plantin, par exemple. Car le format poche impose souvent un corps de caractère plus petit.

Les considérations économiques viennent brouiller les pistes. Lorsque le nombre de pages compte et qu’il faut gagner de la place, on a tendance à ne penser qu’à l’espace horizontal, soit celui de la largeur de la lettre. C’est maladroit, puisqu’il faut éviter de mettre trop de glyphes sur une même ligne, et c’est aussi oublier que l’on peut économiser de l’espace vertical, avec des lignes moins hautes.

Cette donnée est un peu négligée parce que nos logiciels tendent à nous pousser vers une hauteur de ligne relative, déterminée automatiquement. Mes ouailles, ne vous complaisez pas dans les choix que l’ont fait pour vous. Déterminez vous-même votre interligne.

Le Plantin est éloquent. Il ressemble à un Garamond dont on aurait rétréci les fûts — et c’est presque ce qui est arrivé. Cette police a été créée spécifiquement pour composer des textes à l’interligne resserré et, ainsi, économiser du papier. Il n’a pas le monopole de cette fonction. Le Palatino, par exemple, a une hauteur d’x équivalente à celle du Plantin.

Maintenant, observez le dessin du Goudy Old Style. De facture très classique, il présente des jambages supérieurs importants qui participent à son élégance indéniable et à son impeccable lisibilité. Mais ses jambages inférieurs sont tronqués comme ceux du Plantin. Frederic Goudy, qui n’était pas le dernier venu, savait que les jambages supérieurs favorisaient la lisibilité bien plus que les inférieurs. Il a donc ici refusé tout compromis avec la lisibilité, tout en ménageant un peu d’espace vertical pour les besoin de l’imprimerie.

Jambages et hauteur d’x

Un bien petit mot peut couvrir beaucoup de choses.

Une police de caractère est bien plus que le rassemblement des lettres, des chiffres et des signes de ponctuation usuels.

Par exemple, vous aurez sans doute à composer un livre en français. Il vous faut donc une police de caractères qui comporte les lettres accentuées, tant en majuscules qu’en minuscules. Si le livre présente des extraits en plusieurs langues, il faut que la police compte aussi les caractères de cette langue. Comme vous êtes un professionnel, vous exigerez les ligatures correctes. Bien entendu, il y a peu de chances que vous puissiez faire l’économie d’une version italique. Selon la nature de votre ouvrage, vous aurez besoin de signes mathématiques. Si les chiffres sont impliqués, vous voudrez en avoir une version en chiffre elzéviriens, pour une composition correcte (nous en reparlerons dans le chapitre sur la fine typographie). Vous seriez très chanceux de pouvoir complètement vous passer de vraies petites capitales (nous en reparlerons aussi, dans le même chapitre). Si vous êtes un brin pointilleux, vous voudrez une ponctuation sensible à la casse (chapitre sur la fine typographie encore).

Et, pour que tout cela ait la moindre valeur, il faudra que les approches de paires de tous ces caractères soient réglées une à une. Ce qui fait un nombre d’approches à régler égal au nombre de glyphes contenu dans chaque fonte (et nous sommes à quelques centaines, déjà) multiplié par lui-même.

C’est donc une somme énorme de travail que de produire une police pareille, et vous vous doutez que ce n’est pas l’affaire de la première police venue. Et c’est pour cela aussi que ces polices, à de très rares exceptions près, ne sont pas fournies avec votre ordinateur (la rare exception se nomme Hoefler, si vous êtes sur Mac). Les Baskerville, Plantin et autre Garamond que vous voyez dans votre menu sont probablement des version incomplètes, voire volontairement tronquées.

Mais allons plus loin. Si votre livre exige des notes en bas de page ou de fin de chapitre, vous voudrez sans doute une version adaptée, ou au moins une police prévue pour fonctionner très bien en petits caractères.

Si votre composition doit servir d’étalon pour d’autre livres à venir, ou si vous composez un périodique comme une revue littéraire, vous devrez tenir compte des besoins qui pourraient survenir dans les volumes futurs.

Bref, selon la nature de votre travail, vous aurez besoin d’une certaine polyvalence. Et cette polyvalence peut avoir un prix. C’est la raison pour laquelle les polices gratuites, dont les étudiants fauchés sont si friands, sont tant décriées par leurs maîtres. On arrive vite au bout de leurs possibilités.

Ou pas. On va voir ça, et pas dans une autre leçon, mais tout de suite.

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